Ce titre est-il provocateur ? En y réfléchissant bien, il y a peut-être un fil à tirer de ce côté-là pour tenter de cerner le phénomène sériel et de comprendre pourquoi cela peut induire une tendance « addictive » chez le spectateur.
Aujourd’hui, on consomme les séries comme on consommerait une « substance » censée nous procurer un bien-être immédiat, pour s’extraire du quotidien, et donner du sens à la vie. La possibilité de visionner une série d’où l’on veut, quand on veut modifie notre rapport à l’utilisation de la fiction. Le spectateur pense qu’il a le contrôle, et qu’il décide où, quand, comment… et si c’est maintenant, c’est maintenant !
Mardi 8h47
Dans le métro bondé ligne 9, Alex, debout, écrasé contre un strapontin, attrape son iphone pour continuer de regarder l’épisode 3 de la dernière saison de Succession. Il met son casque sur ses oreilles et le voilà qui plonge dans les quelques centimètres carré de son écran. Autour de lui une masse informe et indifférenciée transpirante. Libéré de son carcan de sardine, il entre dans sa bulle, happé par les images et par les voix qui s’échappent de sa machine à voyager. Plus rien n’existe autour de lui. Espérons qu’il ne ratera pas son arrêt !
Samedi 15h42
Annette, en pyjama, allongée dans son lit, ne s’est pas levée depuis le matin. Elle a attrapé, encore à moitié endormie, son ordinateur et a englouti, en même temps que deux énormes paquets de chips, presque toute la saison 1 des Revenants. A chaque fin d’épisode, elle culpabilise. Elle se dit que là c’est trop, qu’elle ferait mieux de se lever. Mais elle n’en a pas le courage et, chaque fois, elle est rattrapée par les rebondissements, les intrigues laissées en suspend. Elle n’arrive pas à lâcher… En réalité, à l’instar de Camille, le personnage, Annette ne sait plus trop si elle est vivante ou morte depuis qu’Alex l’a quittée… Dehors, le monde s’amuse, les amis se retrouvent en terrasse autour d’un verre. Les amoureux se bécotent sur les bancs publics. Les joggers se défoulent dans les bois. La journée file. Sans elle.
Dimanche 20h48
Enfin ! les enfants sont couchés… Et ce soir c’est « Soirée Série » pour Eve et Roméo. Lovés dans les bras l’un de l’autre sur le canapé, ils entament l’épisode 2 de leur série du moment, Salade Grecque. C’est leur petit rituel amoureux du dimanche soir. Ce moment à deux, rien qu’à deux, débarrassés du tumulte du week-end en famille, et des soucis de la semaine (qui les rattraperont demain). C’est le temps des retrouvailles avec Xavier, Wendy, Tom, Mia et les autres. Leurs copains virtuels. Ils sont bien heureux de partager leur vie le temps d’un épisode ou deux. Puis de les quitter pour mieux les retrouver dimanche prochain.
Plaisir, rituel, attachement, voire compulsion irrépressible… Assurément regarder une série, c’est se déconnecter de la réalité par moment trop pesante. Une réalité qui nous contraint, qui exerce sur nous des pressions qui nous abîment, desquelles nous ne parvenons pas à nous protéger.
Ici point de pression. Mais de la régression ! Un moment de relâchement. Un sentiment presque océanique nous submerge. Regarder une série pour se décharger, sans plus tarder, de nos tensions. Fuir pour oublier provisoirement ce qui est trop pénible.
Se plonger dans une série serait vécu comme un espace de régression infantile, éloigné de toute agression et intrusion du monde extérieur. Mise en suspension d’un réel parfois traumatique (à différents degrés).
Et si nous regardions des séries, dont l’histoire est parfois pire que ce à quoi la réalité nous confronte, pour tenter de digérer, au sens de transformer, l’effroi de notre monde. Mettre au travail des angoisses trop brutes, sans objet, aux contours flous, en manque de représentations…
L’essor exponentiel des séries, auquel on assiste ces dernières années, serait-il symptomatique d’une société en perte de repères ?
On pourrait penser cette adhésion croissante du public pour ce type de programme comme une recherche de solution pour atténuer des affects trop envahissants. Les séries, de nos jours, viendraient inaugurer une nouvelle forme de présence sécurisante et remplir une fonction maternelle soignante dans une société en proie à des crises et des remaniements incessants dont les figures symboliques défaillantes peinent à contenir nos débordements.
00h39
Le générique de fin défile. Alex, Annette, Eve et Roméo s’endorment…
Et l’indicible se mêle au dicible.
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