« Vous voulez faire quoi ? », lui demande le médecin, de but en blanc, après lui avoir annoncé que le bébé qu’elle attend est porteur d’une trisomie 21.
Virginie, 42 ans, est assise, seule, de l’autre côté du bureau.
« Vous voulez faire quoi ? » ?!, se répète-t-elle mentalement. Comme si le désir avait à faire quelque chose là-dedans ! Comme si le désir avait son mot dire dans cette histoire !
Dans « une vie minuscule », nous suivons le cheminement de Virginie qui devra faire face à un dilemme vertigineux : garder son enfant ou mettre un terme à sa grossesse ?
Nous la suivons pas à pas traverser cette épreuve, se surprendre de l’ambivalence de ses sentiments envers son bébé, se découvrir en potentielle “mère meurtrière plutôt que nourricière”, tenter de démêler son effroi, ses peurs, ses angoisses, ses désirs, les regards de travers de la société face à une femme de plus de 40 ans enceinte… Pour pouvoir prendre une décision la plus éclairée possible. La plus consentie possible.
Pourtant, Virginie s’était prépare à une telle annonce depuis que les médecins, suite à une échographie inquiétante, lui avaient fait réaliser des analyses plus approfondies.
Mais l’annonce, trois semaines après les premières analyses, provoque un choc, une sidération. Il lui est impossible de penser ce qui lui arrive. Et ce médecin qui ne prend pas le temps d’expliquer ce qu’est la trisomie 21, les possibilités, et qui lui demande derechef de prendre une décision. Mais comment est-ce possible de prendre une décision, là, tout de suite, maintenant ? Elle doit dans un premier temps retrouver le chemin d’une pensée et d’une élaboration possibles de ce qui lui arrive, de ce qui lui tombe dessus tel un coup de tonnerre.
En sortant du cabinet médical, Virginie ne se souvient plus où elle a garé sa voiture. Elle tourne la tête à droite, à gauche, avance dans une direction, rebrousse chemin de quelques pas et repart en sens inverse…
Elle est seule, son mari est en déplacement à l’étranger depuis plusieurs semaines, et à cette heure-ci, à cause du décalage horaire, il est injoignable (elle l’avait pourtant prévenu de ce rendez-vous capital…).
Elle doit absolument parler à quelqu’un pour tenter de sortir de ce tourbillon émotionnel, pour retrouver une parole possible. Parce que depuis l’annonce, elle n’a quasiment pas prononcé un mot. Même pas pleuré.
Arrêt sur image…
Ce bébé sur lequel elle projetait tant d’espoir, de perfection, de futurs possibles…
Tout s’est effondré en une fraction de seconde : ce n’est plus un bébé qu’elle a l’impression d’avoir dans son ventre mais une tumeur maligne qui vient remettre en question tout ce que jusque là elle avait imaginé, idéalisé.
Avant de pouvoir prendre une décision, elle devra détruire l’enfant idéal de sa grossesse, traverser cette ambivalence amour-haine à l’égard de son enfant pour pouvoir s’envisager en mère-meurtrière tout autant qu’en mère-nourricière.
Toute une galerie de personnages l’accompagne, et la confronte sur son chemin à des sentiments de puissance, tout autant que d’impuissance, à la honte, la culpabilité, l’effroi d’elle-même, la possibilité d’un amour naissant. Elle ne se reconnaît plus. Elle devient autre. Une mère guerrière prête à donner la meilleure vie possible à son enfant même si cela devait impliquer un fœticide.
Entre :
– une thérapeute ayurvédique (que sa sœur, avec bon cœur, lui recommande pour tenter d’apaiser ses angoisses) qui lui dit en palpant son ventre : cet enfant n’a pas d’âme, il est juste venu pour réveiller votre corps endormi depuis tant d’années.
– Sa cousine qui réapparaît après deux ans de silence pour lui dire : je t’avais bien prévenu que faire un enfant après 40 ans, c’était risqué.
– Les paroles maladroites : mais ne te prends pas la tête, tu en auras un autre sans problème !
– Les « je suis là pour toi » de ses proches
– Les avis « bienveillants » de chacun
– Le silence de son mari
Elle a l’impression de changer d’avis toutes les 5mn, comme si s’approprier les conseils des autres, les « à ta place, je ferais ça… », lui permettaient de se débarrasser de cette responsabilité inenvisageable. Et pourtant, c’est bien à elle-seule au final qu’elle incombe.
Virginie va devoir faire de la place à l’intérieur d’elle-même pour entendre sa propre voix intérieure, comprendre ce dont elle a réellement besoin pour répondre à cette question : quelle sera la moins mauvaise décision ? Pour elle ? pour son enfant ?
Tout ce chemin la conduira finalement à la décision d’interrompre cette grossesse. Mais pas n’importe quand et pas n’importe comment !
Ce bébé, elle ne veut pas s’en débarrasser tel un déchet. Elle décide de l’accompagner jusqu’au bout de ce qu’il est possible de vivre avec lui. Elle se donne deux semaines pour le reconnaître dans sa différence, pour l’investir, pour le porter, pour lui parler, pour lui expliquer sa décision. Pour ensuite, entreprendre l’irréversible, l’interruption médicale de grossesse.
Et pendant tout ce temps, elle écoute en boucle « Knocking on heaven’s door ». Elle se fait même tatouer ces mots à l’intérieur du poignet.
Il restera à jamais son enfant minuscule.
Elle restera à jamais sa maman minuscule.
PS : « Une vie minuscule » aborde un sujet encore tabou qui est pourtant une réalité à laquelle de nombreuses femmes sont confrontées chaque année. Il ne s’agit pas ici de porter un quelconque jugement médical, ni religieux. Mais de comprendre à travers un moment de vie de l’histoire de Virginie, ce que la question de la grossesse tardive et des risques que cela engendre par rapport à l’éventualité d’un diagnostic de trisomie 21, peut produire de questionnements, de réactions, de doutes…
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