#7-Petite psychanalyse du ressentiment

Le visage crispé, il sert dans la main le torchon avec lequel il est en train d’essuyer la vaisselle. A tout prix faire taire cette jalousie qui monte en lui lorsqu’il aperçoit par la fenêtre son ex fiancée élancée, bronzée et surtout enceinte qui descend de la voiture… Il sent des émotions très lointaines qui remontent en lui. Un sentiment d’injustice apparu dès la naissance de sa sœur lorsqu’il avait cinq ans.

Le week-end entre amis ne s’annonce pas des plus sereins.

En ce moment, je lis « Ci-gît l’amer » de Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste.

Elle dissèque dans cet ouvrage la pulsion du ressentiment, « cette amertume qui peut avoir notre peau ». Je trouve intéressant, du point de vue de la dramaturgie et de la psychologie des personnages de vous transmettre quelques réflexions de ce livre afin de vous permettre de vous approprier ce que peut-être le ressentiment et en quoi cela peut être pertinent pour la psychologie des personnages.

En effet, cette « pulsion du ressentiment » est intéressante pour pouvoir penser un personnage car elle est tenace, persistante, et continue. Elle sous-tend des comportements, des agissements judicieux pour le développement de l’intrigue où le conflit est au fondement d’une histoire fictionnelle.

Elle peut servir de moteur influant sur les motivations d’un personnage, ses choix et ses relations avec les autres.

Cynthia Fleury donne une définition du ressentiment :

C’est une rumination d’une certaine réaction affective dirigée contre un autre, « quelque chose qui se mâche et se remâche » … « la rumination est elle-même celle d’une autre rumination, …, une RE-action émotionnelle qui au départ pouvait être adressée à quelqu’un en particulier » mais qui avec le temps va en venir à s’adresser plus largement à n’importe qui, n’importe quoi … et on en oublie la blessure originelle. C’est l’effet d’une incapacité à cicatriser qui creuse petit à petit le sillon du ressentiment et qui projette sur l’autre jalousie, envie, mépris, esprit de vengeance.

« Cela ronge, cela creuse » et le besoin de réparation inassouvi et inassouvissable « valide une certaine forme de jouissance de l’obscur ».

La volonté, qui est une énergie constructrice est ici mise à mal par « le fait d’en vouloir à… ». Cet empêchement d’une bonne volonté oriente la personne dans des mouvements destructeurs. Elle s’intoxique elle-même. Et ce faisant, elle attaque son « sens du jugement », son discernement, ses valeurs.

Alors que la faculté de juger de manière éclairée serait rédemptrice et libératrice, cette rumination permanente soumet la personne à trouver sans cesse des justifications à ses ressentiments et aux actions qui en découlent.

Le ressentiment comme une impuissance à se libérer de quelque chose qui ne passe pas… et qui se fossilise et fait sans cesse retour à travers une manière aigrie d’être aux autres, au monde et à soi-même. Il pollue le regard, l’énergie vitale.

Et si la faillite, malgré la recherche de solution et de libération, était le but ultime du ressentiment ? Sans cesse se mettre en faillite… Car s’en libérer reviendrait à prendre le risque d’un effondrement identitaire encore plus dangereux que le ressentiment lui-même.

« Seule la destruction de l’autre est alors susceptible d’apporter une jouissance, de procurer un principe de plaisir permettant de faire face à une réalité qui ne peut être supportée parce qu’elle est jugée injuste, inégalitaire, humiliante… »

La personne s’enferme dans un statut victimaire dont il lui est impossible de se défaire. Elle consolide son identité à partir de ce prisme de l’injustice dont elle est victime de manière chronique permanente et elle refuse de céder sur son besoin de réparation « illusoire car jamais à la hauteur de l’injustice ressentie ».

Avec celui qui éprouve du ressentiment, rien ne passe, rien n’est digéré.

« il veut être aimé comme l’enfant qui,…, à la moindre contrariété, fond en cris ou en larmes, en colère, parce que l’autre a produit un acte le frustrant… Campé dans son sentiment de « droit à »… »

Quelques destins du ressentiment :

Cynthia Fleury énonce quelques traits du caractère et du comportement d’une personne enfermée dans le ressentiment :

  • hyperactivité
  • déficit de l’attention
  • déficit de la capacité à se séparer, à accepter la frustration
  • délire de persécution, folie procédurière (par exemples ces personnes qui se plaignent constamment de leurs voisins et engage des procédures judiciaires pour tout et n’importe quoi)
  • personnalité négativiste et oppositionnelle (personne maussade, irritable, impatiente, pinailleuse, cynique, septique)
  • personnalité passive-agressive : entêtement, inefficacité volontaire, procrastination : « ils se plaignent sans arrêt auprès des autres. En cas de difficultés, ils rendent le comportement des autres responsables de leurs propres échecs » (…) par peur « d’être assimilé à un insuffisant ».

Quelques personnages de série pris dans cette pulsion du ressentiment :

Kendall Roy dans Succession (illustration paradigmatique !!!)

Walter White dans Breaking Bad

Cersei Lannister dans Games of Thrones

Dexter Morgan dans Dexter

Franck Et Claire Underwood dans House of cards

Mathias Barneville dans Dix pour cent

Si vous souhaitez approfondir le sujet, je vous recommande donc de lire ce livre : Cynthia Fleury, « Ci-gît l’amer / Guérir du ressentiment », Essais Folio, 2022


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