
Ils sont mon grand-père, ma grand-mère. Ils sont votre père, votre mère. Jacques et Rose se caressent, s’embrassent. Jacques et Rose font l’amour. Des corps en vie. Ils désirent. Ils se désirent. A fleur de peau.
Le générique de la série « Septième ciel » pose d’emblée ce que la société refuse de voir et érige en tabou :
Le corps des personnes dites « âgées » n’est pas qu’un simple objet biologique qui s’use avec le temps et que l’on peut médicaliser à outrance. Ces corps sont subjectifs. Ces corps sont érotiques, pulsionnels. Ces corps sont habités, éprouvés par la parole. Grand bien nous fasse !
Cachez ce sein que je ne saurais voir… surtout si c’est celui d’un corps trop usé.
Notre société vide ses vieux de leur substance libidinale et érotique. Elle les pétrifie et les relaie au rang d’objet médical dont il faut prendre soin tels des nouveau-nés, des petits enfants inaptes à reconnaître ce dont ils ont besoin, ce qui est bon pour eux. Inaptes à désirer. Comme si les vieux ne pouvaient plus être sujet de leur propre désir !
Parce que le grand âge accroit leur vulnérabilité, on assiste à la tentation de priver les vieux de tout pouvoir de décision. Pourquoi ? Parce qu’il faudrait les protéger, en tout point, d’eux-mêmes. Méfions-nous du mot bienveillance exploité à outrance.
Cette série nous rappelle que vieillir n’est pas mourir. Que vieillir peut-être une création qui force notre capacité à vivre. Qu’être, c’est ne pas céder sur son désir. C’est décider et parler en son nom. Jusqu’à la fin.
Septième ciel plante son décor entre les murs d’un Ephad où nous allons à la rencontre de toute une galerie de personnages : les résidents, le personnel soignant, la direction, les familles des résidents. Tout ce petit monde gravite dans cet univers forclos, une micro-société dans la société qui nous permet de regarder à travers une loupe ce que l’on fait à et de nos vieux.
Et malgré les bonnes intentions, on y découvre la maltraitance institutionnelle : l’injonction à faire du chiffre, l’infantilisation honteuse des résidents, la « séquestration » des résidents dans leur chambre. Tout cela contribue à une circulation de la pulsion de mort et à une déliaison qui annihilent la subjectivité de chacun et la possibilité du lien à l’autre (résidents et soignants).
Or, la question fondamentale de l’homme est de se tenir debout, d’avoir une consistance d’existence, d’avoir la possibilité de se dire par le “je”. Le priver de sa verticalité, surtout psychique, c’est le priver de sa dignité. C’est le faire se sentir étranger à lui-même. C’est l’enfermer dans une passivité traumatique. Alors, il n’est plus acteur de son devenir.
A Jacques qui demande à Rose : « comment vous faites pour supporter l’histoire ? », celle-ci lui répond : « J’imagine que je suis au théâtre, et c’est moi qui écris l’histoire ».
Au fil des épisodes, on assiste à la lutte des résidents pour se faire reconnaître et respecter en tant que sujets désirants. On assiste à la résistance des encadrants, des proches qui considèrent cette capacité à désirer à leur âge comme pathologique, anormale, déviante, perverse. Comme s’ils n’avaient plus d’identité sexuelle, et qu’on les obligeait à refouler leurs pulsions pour en faire des êtres asexués.
Nous, les pas vieux, aurions-nous du mal à admettre que des corps ridés, abîmés par le temps et nécessitant un accompagnement et des soins, puissent en même tant être désirants ?
Quelle place pour l’intime, surtout en Ephad ? On y voit les résidents s’aimer et se désirer en cachette. On en voit un autre qui paie une soignante pour un simple câlin. Comment rester indifférent à cette détresse affective ?
Cette ébullition du désir de vie chez les résidents fait bouger les lignes et invite tous les personnages à revisiter leur histoire, à questionner leur propre désir, leur propre besoin, leur propre limite.
On voit comment la fille de Jacques est bousculée par la renaissance psychique de son père, son regain d’énergie vitale et sexuelle. Bousculée de rencontrer l’homme intime qu’est son père, bousculée également parce que cela la renvoie à sa propre errance amoureuse.
Le personnage de Thierry, le directeur de la résidence, est exemplaire également de notre société qui normalise une forme de sexualité qui serait acceptable et d’autres qui ne le seraient pas, et donc enclines à être appréhendées sous le prisme de la pathologie.
Thierry pense qu’il n’est pas normal car il ne ressent aucun attrait sexuel, aucun désir physique pour personne. Et cela le fragilise car la société lui renvoie qu’être asexué à son âge est forcément problématique. Son désir à lui se porte sur le chant et plus précisément sur Les Frères Jacques. Il rêve d’être un Frère Jacques, mais il se l’interdit. Il cède sur son désir, refoule ce qui au plus profond de lui le fait vibrer.
Chacun est pris dans sa propre histoire, ses douleurs passées et leur actualisation dans le présent va les amener petit à petit à redessiner les contours de leur géographie intime.
Cette série nous rappelle surtout que désirer est l’affaire de tous (et qu’elle n’est pas spécifiquement une affaire de sexe, ni d’âge).
Septième ciel, ou la vie devant soi
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