Le Divan des Séries #18

(Dans cette rubrique, je décrypte un mot de psychologie et je vous explique comment en faire un outil d’écriture pour enrichir vos personnages.)

Dans The Bear, Carmy ne s’arrête jamais. Il contrôle tout, tout le temps. Les gestes sont millimétrés, la pression constante, la colère jamais loin. Il s’épuise et il épuise les autres.

On pourrait s’arrêter là et dire : c’est un chef exigeant, stressé.
 

Mais si on regarde ce comportement comme un symptôme, la lecture change complètement.


Un symptôme, ce n’est pas un trait de caractère. C’est un signe visible qui apparaît quand plusieurs éléments s’entrechoquent:
 une histoire personnelle, un conflit intérieur, un contexte, un événement déclencheur, des façons de se défendre/réagir.


Chez Carmy, ce qui se voit (le contrôle, la rigidité, l’urgence permanente) est pris dans un contexte : un passé familial lourd, un deuil non digéré, un environnement professionnel ultra-violent, et une peur profonde de perdre pied.

Son symptôme lui sert à tenir : contrôler pour ne pas s’effondrer. Mais il a un coût : isolement, explosions émotionnelles, relations abîmées.


C’est ça, un symptôme : 👉 il protège autant qu’il fait souffrir.
Et surtout, il n’apparaît pas n’importe comment. Il se manifeste à certains moments, avec certaines personnes, dans certaines situations. Il peut même disparaître brièvement puis revenir plus fort ailleurs, à un autre moment.

🔵 Pourquoi c’est précieux pour l’écriture

En développement, penser un comportement comme un symptôme permet souvent de comprendre pourquoi un personnage ne “prend pas” malgré plusieurs versions, et pourquoi certaines réécritures n’aboutissent pas.


Cela évite de plaquer un trait de caractère de manière artificielle

Le symptôme est une porte d’entrée très concrète pour faire exister un personnage à l’écran : dans ses gestes, ses silences, ses excès, ses ratés.


Quelques questions à ce poser pour son personnage :
– Qu’est-ce que ce symptôme lui permet d’éviter ?
– Qu’est-ce que ça lui coûte ?
– Quand est-ce que ça apparaît… et quand est-ce que ça lâche ?

Ces questions sont souvent celles qui manquent quand un projet bloque sans que l’on sache précisément pourquoi.


Le but n’est pas de diagnostiquer vos personnages, mais de comprendre ce que leurs comportements/symptômes racontent d’eux intimement, et comment les dérouler dans l’écriture.
 

Partir de ce qui se voit pour remonter vers ce que ça organise intérieurement, c’est souvent là que la cohérence du personnage se construit…

En ce moment, je regarde la série Industry (sur Prime Video). 


L’histoire nous plonge dans le monde sans pitié de jeunes traders à Londres, où la performance est reine et où l’échec ne pardonne pas.

Ce qui me plaît (et rend la série parfois insupportable et malaisante), c’est que les auteurs ont osé malmener leurs personnages. Ils les ont tordus dans tous les sens. Ils ont su en extraire la substantifique moelle, en tirant leur psychologie aux extrêmes, sans jamais la lisser, ni la simplifier. On ne sait jamais quelle facette du personnage va surgir : la plus brillante, la plus vulnérable, ou la plus inquiétante et destructrice…

Les scènes de sexe (même si parfois trop présentes à mon goût) sont  un outil précieux ici. Il ne s’agit pas seulement d’une mise à nu des corps, mais aussi d’une mise à nu des pulsions les plus secrètes, qui donnent à voir la fureur intérieure des personnages. Ces scènes fonctionnent comme un miroir de leur intériorité, de leur noirceur.

Ce qui rend tous ces personnages intéressants (détestables autant qu’aimables), c’est ce frottement constant entre leur histoire personnelle et la violence du contexte. Et dans la continuité de la rubrique précédente sur le symptôme, Industry montre comment un environnement peut exacerber des fragilités préexistantes, pousser des défenses à l’extrême, et transformer des désirs de reconnaissance en impasses relationnelles et en duels impitoyables.

J’adore écouter des podcasts : j’en suis une grande amatrice !

Cette semaine, j’ai retenu un épisode du podcast Les Pieds sur Terre, Abbé Pierre, la chute de leur idole: la ligne de lecture que j’en ai dégagée est celle de l’idéalisation.

L’idéalisation comme mécanisme de survie
L’Abbé Pierre n’était pas seulement une figure admirée : il a été, pour beaucoup, un point d’appui vital. Pour des personnes précarisées, exilées ou en grande difficulté, il incarnait la possibilité de tenir debout quand tout s’était effondré. Une figure fiable, protectrice, à laquelle on pouvait s’accrocher pour retrouver des repères, et continuer à avancer.

Idéaliser, ce n’est pas être naïf, c’est parfois la seule manière de sortir d’une impasse. Quand la réalité est trop dure, se choisir une idole protège de la honte d’avoir besoin d’aide, de la peur d’être abandonné, du sentiment d’impuissance. L’idole agit comme une boussole, la preuve qu’un ordre juste est possible et que tout n’est pas synonyme de chaos.

Mais ce mécanisme a un revers. Plus la figure est idéalisée, plus sa chute sera violente. Quand les révélations sur l’Abbé Pierre émergent, ce n’est pas seulement une image publique qui s’effondre, c’est tout l’équilibre intérieur de celles et ceux qui s’y appuyaient qui vacille. Désillusion, colère, sentiment de trahison, perte de repères, voir déni et négation de la vérité…  Car ce qui fait mal, ce n’est pas seulement les crimes qu’il a commis. Ce qui fait mal c’est aussi la perte brutale de sens que cela provoque. En un instant, tout s’effondre comme un château de cartes.

Pour l’écriture de personnages, l’idéalisation est un matériau puissant. Lorsqu’un personnage en idéalise un autre, c’est parce cela permet de combler un vide et de réparer quelque chose de son histoire.
Et la chute de cette l’idole, souvent un mentor, constitue un moment charnière au moment où la figure censée protéger trahit et où le personnage est contraint de se réinventer sans ce point d’appui. Cette crise devient un point de bascule pour l’évolution des personnages.


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