Le Divan des Séries #20

Ici, je décrypte pour vous un mot de psychologie et je vous explique comment en faire un outil d’écriture pour enrichir vos personnages.

Aujourd’hui, je vous parle du concept de réalité psychique et pour illustrer mon propos, je vais m’appuyer sur la série The Affair (Showtime 2014), dont le sous-titre pourrait être : deux vérités, aucune réalité objective.

Ce que le dispositif narratif de la série révèle, épisode après épisode, est déroutant de justesse clinique. Chaque épisode est construit sur le même schéma : un même événement, deux interprétations différentes du vécu. Ce que vit chaque personnage n’est pas la réalité objective de ce qui s’est passé.

Cette série démarre par une liaison extra-conjugale entre deux personnes mariées : Noah, un professeur d’écriture new-yorkais en vacances à Montauk, et Alison, une serveuse de cette petite ville, dévastée par la mort de son jeune fils. Dès le premier épisode, on entre de plain pied dans la réalité psychique des deux personnages principaux. Et on comprend immédiatement que chacun n’a pas vécu la scène de leur rencontre de la même manière. Qui a séduit l’autre ? Qui portait quoi ? Qui a dit quoi en premier ? Les versions divergent. Parfois sur des détails. Parfois sur l’essentiel. Et pourtant, chacun est convaincu de dire la vérité. Noah se souvient d’une Alison qui l’a désiré et conquis. Alison se souvient d’un Noah entreprenant, presque intrusif. Aucun des deux ne ment au sens ordinaire du terme.

Chacun raconte ce qu’il a vécu de l’intérieur. Mais ce qu’il a vécu est filtré par son histoire personnelle, ses blessures, ses besoins inconscients. Pour Alison, en deuil d’un enfant et d’un mariage qui s’effondre, la liaison est une solution de survie. Pour Noah, insatisfait et bridé par une vie trop confortable, c’est une renaissance fantasmée. Ces deux réalités psychiques ne sont pas compatibles. Et c’est précisément ce décalage qui va produire en partie tout le drame.

La réalité psychique, c’est un peu comme si chacun portait des lunettes mais avec des verres teintés d’une couleur différente.

Ce concept parle de la réalité telle qu’elle existe dans le psychisme d’une personne : ses fantasmes, ses représentations inconscientes, ses perceptions colorées par sa propre histoire, unique et singulière.

Concrètement : deux personnes peuvent vivre le même événement mais en conserver des souvenirs radicalement différents, non pas parce que l’un ment ou est de mauvaise foi, mais parce que chacun perçoit la situation à travers le prisme de sa vie psychique.

EN QUOI C’EST PRÉCIEUX POUR L’ÉCRITURE :

Pour une série, ce concept est d’une grande richesse narrative !

  • Il renforce la crédibilité d’un personnage
    Des personnages construits à partir de leur réalité psychique sont plus incarnés, plus lisibles émotionnellement et plus solides sur la durée.
  • Il génère des conflits qui ne se résolvent pas par une explication toute faite et rationnelle, parce qu’il n’y a pas de vérité accessible commune. Ce que vit chaque personnage n’est pas ce qui s’est réellement passé…
  • Il légitime des comportements qui semblent irrationnels vus de l’extérieur mais qui sont profondément cohérents si on regarde le personnage de l’intérieur.
  • Et surtout, il invite le spectateur à une position à la fois inconfortable et fascinante : celle de ne jamais savoir vraiment : Qui croire ? Quelle version est juste ? Cette incertitude (fondée) est un outil puissant d’attachement aux personnages.

The Affair pose une question à laquelle elle ne répond jamais complètement et qui traverse tous les épisodes : Où est la vérité ?

Ici, je vous recommande une série en vous proposant mon regard de psy sur ce qui en fait la force psychologique.

Unorthodox (Netflix, 2020) raconte l’histoire d’Etsy, une jeune femme qui quitte sa communauté ultra-orthodoxe de Brooklyn pour rejoindre Berlin, seule et sans filet.

Esty fuit parce qu’elle étouffe. Si elle ne fait rien elle finira par s’éteindre et mourir intérieurement. Ce n’est pas une héroïne militante. C’est une femme qui cherche à exister pour et par elle-même.

Ce qui fait d’Esty un personnage attachant et fort, c’est qu’elle est prise dans la tension entre deux injonctions contradictoires : le besoin d’appartenance à une communauté et dans le même temps la nécessité vitale de s’en séparer. Elle s’est construite dans un environnement pétri de règles et de dogmes qui lui a « soi-disant » tout donné : une identité, une langue, un corps, un sens à une vie tracée d’avance. Et c’est précisément cela qui l’étouffe.

On est face à un conflit psychique réel, celui d’une femme qui pour se construire, continuer et avancer doit précisément se séparer au sens radical du terme de ce qui l’a construite. Le titre Unorthox avec le préfixe UN porte en lui-même cette rupture brutale.

La série fait du spectateur le témoin d’une femme en errance, à la recherche tâtonnante de soi, avec des faux pas, des doutes et des peurs mais aussi des certitudes.

C’est l’essence même de ce cheminement existentiel, que nous portons tous, celui de devenir soi (enfin…).

J’adore écouter des podcasts, j’en suis une grande amatrice ! Se laisser portée par ces voix, ces histoires… Ici, je partage celles qui me touchent.

Cette semaine, j’ai écouté Le Fantôme d’Yvette.

Un matin de 2018, avant de prendre son train, Hélène attrape en vitesse un livre dans une bibliothèque. Elle est en retard. Elle saisit sur l’étagère le premier Dumas qu’elle voit. Dans le train, elle réalise que l’auteur n’est pas Alexandre. Mais André Dumas. Un inconnu. Elle n’a rien d’autre à lire. Alors elle lit… et deux heures plus tard, elle referme le livre. En pleurs. Elle se sent alors appelée à résoudre une énigme. Elle a une mission à remplir…

Ce qui me touche dans le témoignage d’Hélène, ce n’est pas uniquement le « hasard » qui met ce livre sur sa route. C’est ce qui se passe après. Hélène a fini de lire ce livre mais elle ne tourne pas la page. Elle ne peut pas. Quelque chose dans ce texte l’a atteinte à un endroit qu’elle ne s’explique pas encore. Alors elle enquête pour découvrir qui est l’auteur et si le personnage du livre a existé…

Hélène est mue par quelque chose qui la dépasse et qu’elle ne comprend pas tout à fait elle-même.

Ce livre l’a atteinte à un endroit intime, cet espace intérieur où l’histoire d’un inconnu peut soudainement résonner de manière très intense.

C’est exactement ce que l’on cherche chez un personnage de fiction : non pas quelqu’un qui sait où il va, mais quelqu’un que le spectateur suit parce qu’il sent, avant même le personnage, que cette quête-là ne pouvait pas ne pas avoir lieu.

Mais je ne vous en dis pas plus, et je laisse Hélène vous raconter son histoire…


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