Le divan des séries #22

Stéphanie Cohen de Lara
PSYCHARACTER
J’allonge vos personnages sur le divan
Stéphanie Cohen de Lara
Consultante en psychologie des personnages
Je suis psychologue clinicienne
titulaire d’un master de psychologie clinique et de psychopathologie psychanalytique
Le Divan des Séries #22
Mercredi 13 mai 2026

Bonjour à vous,

Comment allez-vous ?

Me voici de retour, avec un nouveau numéro du Divan des Séries. Pour tout vous dire, en reprenant ma newsletter en janvier dernier, j’avais l’intention d’en écrire deux par mois. Mais il m’est difficile de maintenir ce rythme car je tiens à produire du contenu de qualité et cela demande du temps…

Je suis Stéphanie, Psycharacter | Consultante en psychologie des personnages. Mon rôle ? Collaborer avec vous pour renforcer et structurer la psychologie de vos personnages pour en faire de véritables moteurs dramatiques !

Pour filer la métaphore, j’interviens à l’image d’un mécano qui chouchoute le moteur de votre voiture. Chez un personnage, son moteur c’est sa psychologie. Et un moteur en panne, ça ne démarre pas !

Dans cette newsletter, je vous donne mes conseils de psy pour vous aider à déployer tout le potentiel dramatique des personnages que vous avez en tête.

Au programme aujourd’hui :
01  ·  Le mot psy du jour Clan et Mythe Familial dans Yellowstone
02  ·  Une série à voir Save Me
03  ·  Une histoire à écouter Je ne suis pas folle

Bonne lecture !

Stéphanie

01
Le mot psy du jour
Clan et Mythe Familial
Quand la clinique éclaire la fiction

Ici, je décrypte pour vous un mot de psychologie et je vous explique comment en faire un outil d’écriture pour enrichir vos personnages.

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler des concepts de clan et de mythe familial.

En ce moment, je suis en plein visionnage de la série Yellowstone. Personnellement, je n’en suis pas une grande fan mais elle m’intéresse peut-être précisément à cause de son écueil : on entrevoit trop clairement toutes les ficelles d’une série Arena Driven. Ce qui en fait, une série relativement facile à étudier justement…

Petit rappel : comment fonctionne une série Arena Driven ?

L’arène est le champ de bataille qui agit contre les personnages. Chacun des personnages appartient à une communauté et ces différentes communautés ne peuvent intrinsèquement trouver un équilibre et vivre en paix les unes avec les autres.

L’objectif de chaque communauté est de défendre le mythe sur lequel elle s’est construite.

Dans Yellowstone, trois communautés se livrent une bataille sans merci pour récupérer, conserver, ou acquérir les terres :
La communauté indienne, à qui l’on a volé les terres.
La famille Dutton, qui représente les conquérants historiques de l’ouest depuis plusieurs générations et qui ont volé les terres des Amérindiens.
Les promoteurs immobiliers, qui sont les nouveaux conquérants (l’ennemi commun des deux premiers) et qui n’ont qu’un seul objectif : devenir propriétaires des terres pour en faire un nouvel eldorado touristique.

Cette guerre des terres pose une question fondamentale qui sous-tend toute la série : qu’est-ce qui donne à un clan la légitimité pour revendiquer l’appartenance des terres ?

Et c’est ici que je souhaite introduire la notion de clan et de mythe familial à travers une analyse de la famille Dutton.

Le clan n’est pas simplement une famille élargie. D’un point de vue systémique et psychanalytique, le clan est avant tout une organisation psychique collective construite autour d’une nécessité fondamentale : survivre, préserver son identité et assurer sa continuité à travers les générations.

Pour cela, chaque clan produit ses propres règles, ses interdits, ses loyautés et surtout son propre récit fondateur : ce qu’on appelle le mythe familial.

Le mythe familial est un récit partagé (consciemment et inconsciemment) par les membres d’un groupe familial. C’est un récit qui répond implicitement à plusieurs questions :

Qui sommes-nous ? Qu’avons-nous de différent des autres ? Que devons-nous protéger ? Que ne devons-nous surtout ne pas trahir ?

Le mythe familial permet ainsi au clan de maintenir une cohérence narcissique et donc identitaire. Il donne du sens à son existence collective et justifie les sacrifices nécessaires à sa survie. Autrement dit : le mythe familial est le ciment psychique du clan.

Et c’est exactement ce que l’on retrouve chez les Dutton. Le mythe fondateur de la famille pourrait se résumer ainsi : « NOUS sommes les gardiens légitimes de cette terre. » Déniant ainsi aux Indiens la légitimité originelle de leur histoire.

À partir de là, tout s’organise. La terre n’est plus seulement un territoire. Elle est une extension du clan, une preuve de continuité historique, un objet de transmission, un objet sacré.

C’est pourquoi la perte de la terre est vécue comme une menace d’effondrement identitaire. Et c’est également pour cela que chaque personnage occupe une fonction psychique très précise à l’intérieur du système familial.

Dans les clans fortement structurés, les individus n’existent jamais totalement pour eux-mêmes. Ils deviennent les dépositaires d’une fonction nécessaire à la survie du groupe.

Beth est probablement le personnage le plus fusionné au mythe familial. Elle incarne la gardienne fanatique du clan, prête à tout sacrifier pour préserver l’intégrité narcissique des Dutton dans une fidélité aveugle à son père John Dutton.

Jamie, au contraire, occupe la place du sujet sacrifiable. Il appartient au clan tout en restant constamment perçu comme un corps étranger. Et il devient le réceptacle des contradictions et de la violence familiale.

Kayce représente quant à lui la tentative de fuite de ce mythe. Il a épousé une femme d’origine amérindienne et il est coincé entre la reconnaissance de la légitimité des Indiens comme gardiens originels des terres et le maintien de la famille Dutton comme gardien de ces terres qu’ils possèdent aujourd’hui « légalement ». Mais dans les grandes dynamiques claniques, quitter le groupe équivaut à la trahison ultime. La quête d’autonomie devient alors psychiquement très coûteuse.

Enfin, John Dutton fonctionne comme le garant du mythe. Il incarne une forme de Surmoi clanique dont la fonction est de rappeler sans cesse la mission collective : préserver la terre coûte que coûte et à n’importe quel prix.

Dans Yellowstone, chaque enfant Dutton est défini par sa manière de soutenir, menacer ou incarner le mythe familial.

En quoi c’est précieux pour l’écriture :

C’est précisément pour cela que les concepts de clan et de mythe familial sont si précieux dans l’écriture de personnages d’une série Arena Driven.

Le mythe familial donne immédiatement de la profondeur aux personnages. Un personnage devient plus intéressant lorsqu’il ne poursuit pas uniquement un objectif personnel mais qu’il porte inconsciemment une mission héritée du clan. Il acquiert alors une épaisseur dramatique beaucoup plus forte car il lutte autant contre lui-même que contre le monde extérieur. Ses choix ne relèvent plus seulement de sa psychologie individuelle. Ils sont pris dans : une loyauté, une dette, une fidélité invisible, une peur de trahir.
Le clan permet de générer des conflits puissants et organiques. Dans les grandes séries familiales, les conflits ne sont jamais seulement idéologiques ou relationnels. Ils touchent toujours à l’identité du groupe. Chaque personnage devient une menace potentielle pour l’équilibre du clan : celui qui veut partir, celui qui veut moderniser, celui qui refuse l’héritage, celui qui réclame sa place, celui qui dévoile les secrets. Le conflit naît alors naturellement de la structure même du système familial.
Le mythe familial permet de distribuer des fonctions dramatiques très lisibles. Dans les systèmes claniques, chaque personnage occupe inconsciemment une fonction : le gardien, le rebelle, le sacrifié, l’héritier, le traître, le sauveur. Ces fonctions donnent immédiatement de la clarté dramatique, des tensions relationnelles, des oppositions fortes, des trajectoires narratives.
Le mythe familial crée des tragédies profondément humaines. Les personnages les plus marquants sont souvent ceux qui tentent de devenir eux-mêmes alors qu’un système familial exige qu’ils restent à leur place. C’est là que naît la tragédie : car plus le clan est puissant, plus le coût psychique de l’autonomie devient élevé : culpabilité, exclusion, haine, sacrifice, rivalité, solitude.

Yellowstone pose une question narrative profondément tragique : jusqu’où un clan est-il prêt à aller pour préserver le territoire, le pouvoir et le mythe identitaire qui fondent son existence ?

02
Une série à voir
Save Me
Ma reco psy

Ici, je vous recommande une série en vous proposant mon regard de psy sur ce qui en fait la force psychologique.

Dans la série Save Me (Arte), Nelly Rowe n’est pas un héros. Il le sait. Tout le monde autour de lui le sait. Il ment, il contourne, il séduit pour obtenir ce qu’il veut. Il est perçu comme un manipulateur, attachant soit mais peu fiable.

Il n’a aperçu sa fille qu’une seule fois. C’était il y a très longtemps. Aujourd’hui elle a 13 ans et il n’a jamais été un père pour elle. Mais elle a disparu et il va tout faire pour la retrouver en jouant avec ses propres règles, toujours borderlines.

C’est là que la série devient intéressante : ses défauts se retournent en qualité. Sa capacité à contourner, à opérer dans les zones grises, à ne reculer devant rien (ce qui faisait de lui un personnage peu recommandable) devient une ressource qui le rend irremplaçable.

Et Save Me pose cette question : dans un monde où le trafic et l’exploitation sexuelle de mineurs est un jeu pour certains, qui sont vraiment les manipulateurs et les pervers ?

Face à ce que la série dévoile de détestable, les manœuvres de Nelly semblent non seulement dérisoires mais plus que tout légitimes.

C’est ce décalage qui déplace notre regard de spectateur qui donne envie de suivre cet homme jusqu’au bout.

03
Une histoire à écouter
Je ne suis pas folle
On s’inspire du réel

J’adore écouter des podcasts, j’en suis une grande amatrice ! Se laisser portée par ces voix, ces histoires… Ici, je partage celles qui me touchent.

« Depuis toujours j’ai peur d’être folle… Cette obsession ne vient pas de nulle part parce que mon père est fou. » … « La maladie mentale est-ce une affaire de blancs ? Peut-on se soigner de la même manière si l’on a grandi à Dakar, à Tokyo ou à Paris ? Est-ce que l’ethnopsychiatrie aurait pu sauver mon père ? »

Gabrielle n’a aucun souvenir de son père malade, originaire du Sénégal, et pourtant ce qu’elle en a vécu a infusé en elle et nourrit sa peur de sombrer dans la folie.

« Le pire dans la honte, c’est que je n’ai jamais pu avoir d’empathie pour mon père »… « Jusqu’au jour j’ai découvert l’ethnopsychiatrie. »

Dans ce podcast, Gabrielle part en quête de son père. Elle va enfin oser poser des questions.

La folie pour héritage ?
En allant interroger la folie de son père, elle cherche des réponses à sa propre folie. Vais-je hériter de sa folie ? En chemin, elle rencontre l’ethnopsychiatrie. « L’ethnopsychiatrie, c’est le soin de l’âme selon la culture à laquelle on appartient » dit Nathalie Zajde, psychologue.

Et c’est cet angle qui m’intéresse dans ce témoignage : car l’ethnopsychiatrie cherche à replacer la personne dans son contexte socio-culturel. Elle replace la souffrance psychique dans le terreau où elle a poussé : les origines, la langue, les croyances, les rites, les transmissions…

Cette quête permettra à Gabrielle de mettre des mots sur ce qu’elle ne savait pas, sur l’histoire de son père.

Et si ce qu’elle finit par recevoir en héritage n’était pas tant la folie que son histoire tout simplement. Celle qui lui permet de se sentir pleine et entière en se connectant à son identité sénégalaise.

▶ Écouter sur Arte Radio

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