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Le divan des séries #21

Stéphanie Cohen de Lara
PSYCHARACTER
J’allonge vos personnages sur le divan
Stéphanie Cohen de Lara
Consultante en psychologie des personnages
Je suis psychologue clinicienne
titulaire d’un master de psychologie clinique et de psychopathologie psychanalytique
Le Divan des Séries #21
Mercredi 15 avril 2026

Bonjour à vous,

Comment allez-vous ?

Oulala, le temps file… Plus d’un mois que je n’ai pas publié ma newsletter. Pas toujours évident de tenir le rythme quand on est happé par les urgences… Mais me revoilà !

Je suis Stéphanie, Psycharacter | Consultante en psychologie des personnages. Mon rôle ? Collaborer avec vous pour renforcer et structurer la psychologie de vos personnages.

Pour filer la métaphore, j’interviens à l’image d’un mécano qui chouchoute le moteur de votre voiture. Chez un personnage, son moteur c’est sa psychologie. Et un moteur en panne, ça ne démarre pas !

Dans cette newsletter, je vous donne mes conseils de psy pour vous aider à déployer tout le potentiel dramatique des personnages que vous avez en tête.

Au programme aujourd’hui :
01  ·  Le mot psy du jour Le gel émotionnel
02  ·  Une série à voir L’affaire Kim Wall
03  ·  Une histoire à écouter Paul Kern, l’homme sans sommeil

Bonne lecture !

Stéphanie

01
Le mot psy du jour
Le gel émotionnel
Quand la clinique éclaire la fiction

Ici, je décrypte pour vous un mot de psychologie et je vous explique comment en faire un outil d’écriture pour enrichir vos personnages.

Aujourd’hui, je vous parle du concept de « gel émotionnel » et pour illustrer mon propos, je vais m’appuyer sur le personnage de Don Draper dans la série Mad Men. Son mantra pourrait être : je ne m’approcherai jamais trop près de toi… ou gare à toi, sinon je reculerai…

Don Draper est un personnage cliniquement passionnant ! Au premier abord, il a tout du connard séducteur qui bosse dans la pub et qui trompe sa femme à tour de bras sans le moindre remord. Et pourtant, sa manière d’être révèle bien des failles et des blessures profondes qui le rendent bien plus complexe qu’il n’y paraît et qui fait qu’on s’y attache. Et c’est ce qui en fait un personnage très réussi.

1. Le point de départ : un monde qui s’effondre dès sa naissance

La vie de Don Draper est d’emblée placée sous le signe de la perte. Sa mère, prostituée, meurt en lui donnant naissance après l’avoir affublée d’un prénom (Dick = bite) qui posera le germe d’une honte originaire quant à sa valeur en tant qu’être humain. Et par la suite, il grandit dans un environnement insécure, sans adulte protecteur auprès de lui sur lequel s’appuyer et en qui avoir confiance.

De cela découle une conviction fondamentale chez lui, inscrite très tôt dans son rapport au monde : on ne peut pas se fier à l’autre.

2. Le gel émotionnel comme stratégie de survie

Face à cet environnement défaillant, Dick Whitman (alias Don Draper) adopte une réponse adaptative : le gel émotionnel. C’est une forme d’anesthésie affective profonde. Il se coupe de sa vie intérieure pour continuer à fonctionner.

Ce gel n’est pas de la froideur, ni du cynisme. C’est une modalité de défense qu’il a, inconsciemment, mise en place très tôt pour ne pas s’effondrer et avancer et tracer sa route.

Ce gel émotionnel comporte un double mouvement inconscient :

– À la fois se protéger de l’autre

– Mais aussi protéger les autres de lui-même car Don Draper peut se vivre inconsciemment comme mauvais (Dick, le prénom de la honte, un enfant dénigré). S’approcher trop près de quelqu’un affectivement, c’est peut-être le détruire.

3. Les manifestations concrètes de ce gel émotionnel dans la série

Le clivage identitaire : Dick Whitman efface son identité et devient Don Draper. Ce n’est pas seulement une opportunité de guerre saisie au vol. C’est une solution psychique : réécrire son roman familial originel, annuler ce qu’il est, construire un moi social hypertrophié qui lui donne le sentiment d’exister là où Dick Whitman se vit comme transparent et sans valeur. Dick Whitman est timide, gauche, peu sûr de lui. Don Draper est séduisant, sûr de lui, et brillant professionnellement. Don Draper est l’idéal du moi de Dick Whitman. Son exact opposé.

Le faux self : Don Draper joue en permanence un rôle social : le cliché même du publicitaire brillant, séducteur, dominant. Mais c’est un masque de fonctionnement. Sous la surface, son moi intime est inaccessible, intouchable. Une seule exception : face à la vraie veuve de vrai Don Draper, il peut se montrer différent : ouvert, bavard, chaleureux. Parce qu’avec elle, le masque ne sert à rien. Elle le connaît déjà sous son vrai visage. L’intimité devient possible précisément parce qu’elle n’est plus menaçante.

Son incapacité à donner affectivement : Dans la première saison, sa femme lui reproche de ne jamais lui dire « je t’aime ». Ce n’est pas de l’indifférence : c’est que dire ces mots serait livrer quelque chose d’essentiel. Or, cela représente pour lui une menace existentielle. En se livrant trop à l’autre, il devient une cible susceptible d’être atteinte. Et il ne peut se le permettre. Dans cette lecture, on peut envisager ses infidélités non pas comme celles d’un homme qui cherche du plaisir, mais comme une manière de disperser son énergie affective pour ne jamais dépendre d’une seule personne. Le contact corporel se substitue alors au contact émotionnel, moins menaçant que l’intimité affective.

(Et tout d’un coup, je réalise aussi qu’en le nommant Dick, sa mère l’a assigné à une fonction… celle d’exister en se servant de sa « bite ». Pardonnez-moi ces mots qui peuvent paraître triviaux et sans filtre mais c’est toute la logique de l’inconscient qui n’a que faire de la morale… Et on sait combien, nommer un enfant constitue le premier acte d’entrée dans le monde, et combien cela peut conditionner inconsciemment des comportements futurs.)

Son métier : Travailler dans la pub, le paradigme de la société de consommation, n’est pas anodin. Pour Don Draper, le sentiment d’exister passe par le sentiment de posséder. Et c’est peut-être cette faille-là même qui le rend si efficace dans son métier : il sait, de l’intérieur, à quel point on peut se leurrer en cherchant à combler des manques affectifs par la compulsion à posséder, à acheter des biens qui deviennent des prothèses narcissiques.

4. La logique psychanalytique sous-jacente

Le personnage de Don Draper s’articule autour d’un même noyau : une honte d’être soi, une carence affective fondamentale dans la relation à l’autre, construite sur l’absence et la défaillance de ceux qui l’ont élevé.

Pour Dick Whitman (car c’est de lui qu’il s’agit en fait), le gel émotionnel est une réponse inconsciente qui organise sa vie psychique et qui structure son rapport à lui-même et aux autres.

Ce qui rend le personnage cliniquement passionnant, et narrativement fort, c’est que ce gel émotionnel n’est pas neutre. Il raconte une histoire, SON histoire. Et cette histoire se lit dans chacun de ses comportements.

En quoi c’est précieux pour l’écriture :
Cela donne une cohérence interne aux comportements les plus opaques : un personnage froid, infidèle, incapable de dire « je t’aime » peut sembler creux ou antipathique si ces traits ne sont que des attributs de surface. Construits à partir du concept de gel émotionnel, ils deviennent lisibles : chaque comportement raconte la même histoire, celle d’un sujet qui se protège.
Cela génère une tension dramatique qui peut traverser toute une série. Quand un personnage vit sous un faux self, chaque situation devient une menace potentielle. Cette tension ne s’épuise pas, elle se rejoue sous des formes différentes, à chaque relation, à chaque épisode.
Cela légitime la répétition comme moteur narratif. Les fuites, les ruptures, les infidélités, tout ce qui ressemble à de l’inconstance ou du chaos relationnel deviennent un motif cohérent. Le personnage répète parce qu’il ne peut pas encore faire autrement. Et cette compulsion répétitive est un ressort dramatique puissant.
Cela crée de l’attachement là où le personnage semble creux au premier abord. Le spectateur comprend, avant même le personnage, de quoi ce gel émotionnel le protège.

Le personnage de Don Draper pose une question : Peut-on vraiment fuir qui on est ? Peut-on échapper à son histoire ?

02
Une série à voir
L’affaire Kim Wall
Ma reco psy

Ici, je vous recommande une série en vous proposant mon regard de psy sur ce qui en fait la force psychologique.

L’Affaire Kim Wall (Arte, 2026) est une série construite sur l’absence tant pour l’intrigue de l’histoire que dans sa structure narrative.

Le meurtrier présumé n’a pas de nom, pas de visage. Kim Wall n’apparaît jamais à l’écran, pas une image, pas une photo. Et pourtant, ils occupent chaque scène. Les personnages parlent peu mais les silences et leur retenue les portent.

Au centre, l’inspecteur Jens Moller. Il est habité par cette affaire d’une façon obsessionnelle qui le dépasse. Ce qui l’obsède, ce n’est pas tant l’élucidation du crime que la recherche du corps de la victime : rendre le corps de Kim à ses parents pour que le deuil puisse commencer.

Il consacre toute son énergie à rendre visible ce qui est absent (le corps de Kim) pendant que ce qui est là, sous ses yeux, lui échappe : sa fille enceinte. Présente. Elle n’attend qu’une chose : être regardée par son père. Mais, à l’instar de Don Draper dans Mad Men, Jens Moller est un personnage qui n’arrive pas à montrer ses émotions.

Il cherche une absente et ce faisant, il rate une présence.

Cette recherche assidue du corps peut aussi être comprise comme une manière de partir en quête de sa propre fille.

Tout est montré en creux (en négatif) dans cette série et c’est précisément ce qui lui donne tout son relief !

Comment une enquête sur une absente peut-elle révéler ce qu’un personnage est incapable de voir dans sa propre vie ?

03
Une histoire à écouter
Paul Kern, l’homme sans sommeil
On s’inspire du réel

J’adore écouter des podcasts, j’en suis une grande amatrice ! Se laisser portée par ces voix, ces histoires… Ici, je partage celles qui me touchent.

Pour la psy que je suis, cette histoire m’a fascinée ! Qu’est-ce que cela veut dire que de ne plus jamais dormir. Je dis bien JAMAIS !!! Pour moi qui suis insomniaque, cela me parle tout autant que cela m’effraie. Vous allez pouvoir découvrir son histoire en écoutant ce podcast, mais d’abord, je voulais vous dire la lecture psy que j’en fais…

Paul Kern est un soldat hongrois blessé pendant la Première Guerre mondiale. À son retour, il ne dormira plus jamais, 38 années de veille…

Au-delà de l’énigme médicale, son histoire porte la trace d’un traumatisme de guerre qui ne trouve aucune issue psychique. Et s’il était resté bloqué dans un temps qui ne passe pas et qui se rejoue inlassablement ?

Blessé au front, il ne perd pas seulement le sommeil, mais la capacité même de se retirer du monde. Car dormir, c’est baisser la garde. C’est accepter de se laisser aller, de ne plus être dans le contrôle. Pour les hommes qui ont vécu l’expérience traumatisante du combat, cette vulnérabilité-là n’est plus accessible. Le corps reste en alerte permanente. Et pour Paul, cette alerte semble sans fin…

Pourtant, c’est dans le sommeil, et dans le rêve, qu’on digère ce qui nous arrive. On transforme les expériences en souvenirs, en quelque chose qu’on peut porter. En quelque chose de supportable.

Paul Kern, lui, est resté figé dans un temps qui ne passe pas. Ce qu’il a vécu n’a nulle part où aller.

Et sa veille permanente ressemble moins à un symptôme qu’à une forme de survie. Comme si s’endormir, c’était rendre les armes… Comme si la guerre, pour lui, ne s’était jamais vraiment arrêtée…

Mais s’il devait enfin s’endormir, que risquerait-il le plus : mourir… ou se souvenir ?

▶ Écouter le podcast

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