Le divan des Séries #23
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Stéphanie Cohen de Lara
PSYCHARACTER
J’allonge vos personnages sur le divan
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Consultante en psychologie des personnages
Je suis psychologue clinicienne
titulaire d’un master de psychologie clinique et de psychopathologie psychanalytique |
Bonjour,
j’espère que tout va bien pour vous, que de beaux projets prennent forme et vous portent…
Je suis Stéphanie, Psycharacter | Consultante en psychologie des personnages. Mon rôle ? Collaborer avec vous pour renforcer et structurer la psychologie de vos personnages.
Pour filer la métaphore, j’interviens à l’image d’un mécano qui chouchoute le moteur de votre voiture. Chez un personnage, son moteur c’est sa psychologie. Et un moteur en panne, ça ne démarre pas !
Me revoici dans vos boîtes ce mois-ci…
J’articule psy et fiction afin de vous proposer un regard décalé et intérieur sur des personnages de série.
| 01 · Le mot psy du jour Deuil et mélancolie |
| 02 · Une histoire à lire La traversée des temps |
Bonne lecture !
Stéphanie
Ici, je décrypte pour vous un mot de psychologie en l’illustrant à partir d’une série.
Aujourd’hui, je vais vous parler de « Deuil et de Mélancolie ». On parle d’une forme de deuil impossible, où l’« objet » perdu envahit la personne et la colonise de l’intérieur en prenant toute la place.
« Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre, l’ombre de ta vie, l’ombre de ton chien », comme le chantait Jacques Brel avec tant de mélancolie.
Dans la première saison de The Leftovers (HBO, 2014), la communauté tout entière se retrouve plongée, aspirée par la question de l’absence.
Le pitch : 2% de la population mondiale disparaît sans laisser de trace. Personne n’a aucune idée de ce qui est arrivé aux disparus ni de ce qu’ils sont devenus. Cet événement mondial chamboule complètement la société et laisse sans réponse tous ceux qui sont encore là : les Leftovers.
Ce titre porte en lui-même la charge de tous ces deuils en suspens, du point de vue de ceux qui restent. De ces deuils sans « objet ». Il porte la trace du vide et de l’absence, en faisant de ceux qui restent non pas les Lucky ones, mais des amputés aux prises avec des douleurs fantômes qui les figent. Si j’avais dû donner un titre français à cette série, peut-être l’aurais-je appelée « L’arrachement ».
Dans un deuil « ordinaire » (si je peux me permettre), on perd quelqu’un, on souffre, et progressivement le temps permet de se séparer psychiquement de ce qu’on a perdu, et petit à petit, on devient capable de réinvestir ailleurs son énergie psychique. Mais il y a des deuils plus complexes où le mouvement vers un retour à la vie, aux autres se bloque : l’objet perdu n’est pas désinvesti, il est incorporé. La personne ne fait plus le deuil de l’autre, elle devient en partie cet autre disparu. Freud écrit : « l’ombre de l’objet est tombée sur le moi ». La personne se vide de toute substance libidinale. Elle devient elle-même une espèce de fantôme, de mort-vivant sans aucune ressource lui permettant de retrouver un élan de vie. C’est ici qu’on bascule du deuil vers la mélancolie (au sens psychanalytique). Dans la mélancolie, il n’y a plus de chemin du tout, parce qu’il n’y a plus personne pour le parcourir : la personne s’est absentée de l’intérieur. Cette errance immobile a quelque chose de spectral. Le mélancolique erre dans sa propre vie comme on errerait dans une maison vidée de ses meubles : les gestes sont là, le décor est là, mais ce qui donnait sens et chaleur à l’ensemble s’est retiré. Il continue d’apparaître, il parle, il agit, parfois il sourit, mais cette présence est creuse, traversée par l’absence qu’il porte désormais en lui.
Dans The Leftovers, ce blocage du deuil est rendu structurellement impossible à dépasser : il n’y a ni corps, ni cause, ni explication. On ne peut pas désinvestir ce qu’on ne comprend même pas avoir perdu. C’est précisément cette absence de sens qui maintient tous les personnages suspendus dans ce deuil sans issue, chacun à sa manière.
L’épisode 6 de la première saison illustre cela de façon saisissante à travers le personnage de Nora Durst, qui a perdu son mari et ses deux enfants. On la voit continuer à faire les courses au supermarché pour toute sa famille (achetant les céréales préférées de ses enfants, les produits du quotidien de son mari) comme si leur absence n’avait jamais eu lieu. Sa vie tout entière est en suspens, figée dans une attente sans objet.
Le même épisode introduit un personnage qui a fait de cette impossibilité un véritable business : il propose aux leftovers de faire fabriquer des mannequins à l’effigie de leurs disparus, pour leur permettre de leur dire au revoir. Donner une forme tangible à une absence qui, autrement, reste insaisissable.
Dans le dernier épisode de la saison 1, la secte des Guilty Remnant utilise précisément ce procédé : ils remettent en scène, à l’aide de ces mannequins, tous les disparus de Mapleton, en les replaçant dans la situation exacte où ils se trouvaient au moment de leur disparition. Lorsque Nora se réveille et découvre son mari et ses enfants installés à la table de la cuisine, elle est sidérée, déchirée par cette confrontation brutale.
Mais c’est précisément cette scène, aussi violente soit-elle, qui produit un effet après-coup salutaire. En donnant enfin une représentation à ce qui n’en avait aucune, elle permet à Nora de réinvestir sa vie autrement : la présence symbolique de ses disparus, pour la première fois figurée, ouvre la voie à un nouveau départ : un mouvement vers d’autres possibles, là où elle était jusqu’alors figée.
Chacun des personnages illustrent ce tâtonnement, cette quête. Cette question infiltre tous les épisodes de la saison en dressant le portrait d’une communauté meurtrie qui tente de donner forme à l’informe, et de se relever de ce chaos, dans cette ambiance qui flirte en permanence avec les frontières de la psychose…
J’adore écouter des podcasts, mais aujourd’hui c’est de littérature dont j’ai envie de parler.
Aujourd’hui, je quitte le terrain du podcast pour vous parler d’une œuvre littéraire qui résonne profondément avec mon travail : la fresque romanesque d’Éric-Emmanuel Schmitt, prévue en dix tomes, dont cinq sont déjà parus.
Nous suivons Noam, né il y a 8000 ans, devenu immortel et qui aura 25 ans pour toujours. Le roman fait des allers-retours entre Noam aujourd’hui et Noam à différentes époques et civilisations.
C’est un véritable conte métaphysique, historique, philosophique d’une richesse vertigineuse et qui pour moi, en tant que psychologue, pose une question centrale à toute construction de personnage : celle de l’identité.
Avec Noam, on se demande ce qui précisément fonde l’identité quand le temps n’a plus de prise sur lui ? Comment se construit-on sans la mortalité, ni la vieillesse comme horizons ?
Mais cette œuvre est bien plus vaste que cette question et chacun y trouvera ses propres résonances.
Cette épopée deviendra votre propre traversée… je vous la recommande avec ferveur !
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